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JEANNE, JEANNE, JEANNE

par Emmanuel Adely

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Un large extrait


Voici un livre proposé par une de nos membres, Katya :

Je te propose un livre que je viens tout juste de commencer. L´auteur n´est pas Coréen, le narrateur non plus, mais le livre évoque la souffrance et le désir de connaître les raisons de son abandon et donc l´origine de son malaise. Le narrateur a un peu la "haine" et c´est cet aspect-là qui m´a attirée dans ce récit car, moi aussi, je l´ai un peu. Comme dit si bien notre narrateur, les humains sont les seuls animaux qui puissent abandonner froidement leurs petits avant qu´ils soient devenus autonomes.

Katia

Emmanuel ADELY - Jeanne, Jeanne, Jeanne

Et pour mettre en appétit les éventuels lecteurs, voici le quatrième de couverture :

"Je cherche Jeanne Valade, je fais chercher Jeanne Valade, il s´agit de ma mère, on m´a dit que c´est le nom de ma mère, quelqu´un la cherche pour moi (...) ils savent contourner des secrets, ce sont des démarches qu´ils maîtrisent parfaitement, par exemple ils ont retrouvé le père de François TRUFFAUT, un médecin à Genève, après un tournage François TRUFFAUT leur avait demandé s´ils pouvaient retrouver ce père dont il ignorait le nom et ils l´avaient retrouvé, ils ont mis un mois, à peine un mois, en un mois ils avaient le nom et l´adresse du père de François Truffaut."

JEANNE, JEANNE, JEANNE
Emmanuel ADELY
Editions STOCK, 2000, 125FF



Emmanuel ADELY

Emmanuel Adely :
Emmanuel Adely est né en 1962 - comme le héros de Jeanne, Jeanne, Jeanne, son troisième roman. En 1993, il publiait Les Cintres, chez Minuit. L´année dernière, Agar-Agar (Stock) donnait la preuve de son talent original. Un jeune couple exilé dans une ville étrangère se déchirait sous le regard de son enfant, dans le huis clos d´un appartement sans âme. Emmanuel Adely signait un roman atypique, un récit tendu et nu. Singularité de l´écriture, maîtrise du style, sincérité de la voix, Emmanuel Adely est un romancier de notre temps qui ose dire ses angoisses, ses incertitudes, sa fragilité.






http://www.chapitre.com/ :
début de la page
 

Le narrateur fait rechercher une femme par un détective privé. Elle s´appelle Jeanne Valade. On lui a dit que c´était le nom de sa mère. Elle l´a abandonné douze jours après sa naissance, en août 1962. Depuis trente-sept ans il n´a cessé de penser à elle, d´attendre qu´elle se manifeste. Dans un monologue extrêmement tendu et haletant, l´auteur nous donne jour après jour, heure après heure, l´état des recherches pour retrouver Jeanne. Il nous fait part de ses espoirs mais aussi de ses pensées les plus violentes, de ses jugements les plus durs. C´est une voix enfouie et étranglée, longtemps indicible, qui se révèle. Elle dévoile les images les plus cruelles d´une mère violée ou putain, dont seule la mort justifierait le silence. Dans ce roman, Emmanuel Adely confirme le souffle et la singularité de son écriture, la maîtrise d´un style très personnel qui happe le lecteur dès les premières lignes.

http://www.chapitre.com/



Télérama :
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Ce roman est d´abord une voix. Fiévreuse. Incandescente. Un monologue d´une puissance sidérante qui vous entraîne, vous bouscule, vous engloutit dès la spirale de son titre : Jeanne, Jeanne, Jeanne. Incantation, supplication, malédiction, ce prénom répété trois fois est celui de la mère du narrateur (l´auteur ?), une certaine Jeanne Valade, qui l´a abandonné douze jours après l´avoir "laissé au monde".

Le roman commence trente-sept ans plus tard, alors qu´il vient d´apprendre le nom de cette mère par la directrice de l´institution qui l´a jadis recueilli et qu´il a décidé de la faire rechercher par des détectives privés. S´ouvrent alors d´interminables journées d´attente. Le texte s´enroule et se déroule, vient et revient et bientôt déferle, obsessionnel. Depuis trente-sept ans, le narrateur n´a jamais cessé de penser à Jeanne, de l´évoquer, de l´inventer. Jeanne, sa mère et sa mort. Cent fois il imagine le scénario de sa rencontre avec elle. L´espère et la craint jusqu´à ne plus oser sortir dans la rue où se pressent "toutes ces mères possibles". Cent fois il imagine les raisons de cet abandon et de ce silence, s´approche à s´y brûler de celle dont il revit, la nuit de son anniversaire, les affres de l´accouchement : "Que pensait-elle ? Etait-elle seule ? Entendait-elle les cris du nouveau-né ?" Puis soudain se révolte, laisse monter sa colère et sa haine contre "Jeanne indigne, Jeanne odieuse, Jeanne moins qu´une bête".

On ne révélera pas la fin du livre. Simplement faut-il souligner, après Les Cintres et Agar-agar, les deux premiers romans d´Emmanuel Adely, la belle singularité de son talent. Ces mots qui se heurtent et se bousculent, sans point ni virgule, pour en arrêter le flot. Et cette formule, "ne puis-je m´empêcher de penser", qui revient sans cesse, qui cogne, qui blesse et qui hurle l´indicible douleur d´un homme parfaitement conscient de se "mettre nu devant tout le monde". Comme au jour de sa naissance.

Michel ABESCAT - 12/09/2000 - Télérama



http://www.e-litterature.net :
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Sujet de ce roman: à trente-sept ans, un enfant adopté fait rechercher ses parents géniteurs, et plus précisément sa mère, par un cabinet de détectives. Le roman s´écrit pendant le temps de la recherche, dans l´attente du résultat.

Il sait déjà qu´elle s´appelle Jeanne. Jeanne Valade.

Cette recherche sur ses origines semble gommer l´histoire de son adoption, son histoire depuis l´âge de 12 jours. La métaphore incarnée qu´est sa mère adoptive ne réapparaîtra vraiment qu´à la fin du roman, enfin acceptable même si elle est ordinaire. En attendant, il a repris son premier nom, et les liens avec la famille adoptive se sont distendus.

Le roman est, à la lettre, une écriture de gestation. Un tissu placentaire, répétitif, avec très peu de points, dans lequel le tissu matriciel d´origine embryonnaire (ce que le romancier produit à partir de lui-même, de ce qu´il peut imaginer) vient à n´en plus finir s´imbriquer avec le tissu matriciel d´origine maternelle (ce que le romancier ignore, qui est hétérogène à lui mais follement imbriqué à lui depuis qu´il sait le nom). Ecriture placentaire. Avec les deux parties hétérogènes de cette matrice qui s´écrit par ce roman. Et tout l´aspect de rejet immunitaire qui est inhérent au processus de la naissance se dit par cette phrase du romancier à propos de cette mère inconnue: elle est pire qu´une bête car une bête n´abandonne pas ses petits. Rejet immunitaire de cette tumeur qu´est le fœtus grossissant dans le ventre, de ce poids. Rejet qui est une question de vie et de mort. L´hétérogénéité de l´enfant en gestation par rapport à la mère ne cesse aussi de se dire par le fait que le romancier imagine que l´enfant a été conçu par un viol. Ou par un inceste. Donc que cette tolérance de ce quelque chose d´étranger en gestation devient peu à peu intolérable. Pour aboutir au rejet, à l´abandon. De ce point de vue, la mère gestationnelle rejette, abandonne toujours. Ensuite, même si, à travers la métaphore incarnée qu´elle est après la naissance elle semble la même elle est toujours une autre, pas si différente que ça d´une mère adoptive.

Le temps de la recherche par un détective privé met l´enfant abandonné de trente-sept ans (dans ce roman il est plus l´enfant abandonné que l´enfant adopté c´est-à-dire l´enfant qui devient comme les autres enfants) dans une sorte d´état de flottaison et d´apesanteur. C´est pendant les vacances, il s´est quasiment enfermé chez lui, seul. Une solitude rythmée par les coups de fil au cabinet de détectives. Dont les réponses entretiennent l´incertitude. Cette incertitude qui rend fou, dit-il. Comme est en effet folle cette écriture placentaire qui n´en finit pas de tisser un tissu enfermant, répétitif.

Mais il y a un bénéfice secondaire certain à se présenter à ses amis comme un enfant abandonné en train de rechercher ses parents géniteurs, et surtout sa mère. Ses amis, Olivier, Anthony, Claude, Christine, Natcha, auxquels dans le roman il ne cesse de dire qu´il dit ceci et cela, sont en somme des enfants ordinaires, des enfants qui ont une mère et un père qui sont les mêmes que les parents géniteurs, et lui, face à eux, est différent, il est extraordinaire, il n´est pas comme eux. Il relie à lui, en faisceaux, ces amis qui suivent pas à pas sa recherche. Il est, par rapport à eux, et dans ce temps gestationnel où il est littéralement avec tout son corps fœtal en état de flottaison, leur jumeau (le placenta est aussi appelé jumeau, et il y a tout un imaginaire du jumeau que chacun aurait eu et perdu en naissant, cet autre qu´on était avant, dans le tissu en réseau de l´univers matriciel). Il s´accroche à cette identité-là qui fait qu´il y a un intérêt étrange focalisé sur lui. À travers lui, ses amis se connectent au temps global d´avant naître, et d´avant la déception d´avoir une mère ordinaire.

Lorsque, à la fin du roman, une Jeanne Valade réelle est repérée comme étant probablement la vraie mère, l´enfant abandonné est déçu. Elle est si ordinaire. C´est là qu´il réalise que sa mère inconnue, qui est sa mère matricielle, reste par la force des choses introuvable, perdue comme l´est le placenta, et donc que la mère d´après la naissance soit apparemment la même ou qu´elle soit une mère adoptive, quelle importance, si aucune d´elles, même étant une métaphore incarnée de ce qui a été perdu, ne peut vraiment coïncider avec l´inconnue, l´incertaine. Cela est une certitude, une certitude qui rend fou aussi longtemps que la séparation irrémédiable et la perte ne sont pas admises. L´enfant abandonné renoue le contact avec sa mère adoptive. La métaphore incarnée qu´elle fut, pas si mal que cela, est admise, ainsi que toute la dimension métaphorique de la vie. La Jeanne Valade retrouvée n´est finalement pas la bonne, mais quelle importance, si la bonne elle-même aurait produit le même effet d´être une autre ordinaire par rapport à celle recherchée et imaginée.

Le roman se conclut par une chute, qui évoque aussi bien une naissance qu´un suicide. Mais alors le suicide du double fœtal.

Alice GRANGER - http://www.e-litterature.net



Le Monde :
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La Jeanne d´Emmanuel Adely

La quête infinie de la mère inconnue : Emmanuel Adely raconte le désastre d´un amour inconcevable.

À l´approche de ses trente-sept ans, le narrateur demande à une agence spécialisée de retrouver sa mère « biologique » qui l´a abandonné à sa naissance. Il connaît son nom : Jeanne Valade, et la clinique qu´elle a quittée douze jours après avoir accouché, le 4 août 1962. Jeanne n´a laissé aucune trace, mais l´enquête permet de préciser son âge (cinquante-quatre ans), son métier (serveuse de bar), son adresse (Meudon) et sa situation de famille (mariée et mère). Une photo complète le dossier de la femme disparue qui, pendant trente-sept ans, a pu exister sans son enfant. L´histoire, censée être écrite au jour le jour par le fils et dont nous ne dévoilerons pas l´issue, se clôt sur la voix d´une femme au téléphone. Jeanne, Jeanne, Jeanne est le ressassement d´un homme qui ne peut plus vivre privé de la mémoire de ses origines.

« Chaque jour il y a en France deux femmes qui décident en toute connaissance de cause d´expulser leur enfant et de ne plus en entendre parler, chaque jour deux femmes, deux putains, qui laissent deux enfants, (...) je pense à cela qu´il y a deux enfants de plus qui vont devenir fous parce que leurs mères sont des putains, des monstres d´égoïsme, des ordures abjectes, chaque jour ces ordures abjectes expulsent ces enfants abjects... » Le roman d´Emmanuel Adely, d´une sincérité dévastatrice, est comme, son titre le suggère, l´appel lancinant d´un homme définitivement seul qui perd toute réalité hors de cette obsession, jusqu´à annuler le couple qui l´a adopté.

Par sa puissante et virulente authenticité, Jeanne, Jeanne, Jeanne rappelle avec force L´Inceste de Christine Angot, dont le cri de vérité n´en finit pas de retentir en plein ventre de ceux qui s´étaient retrouvés dans son livre. Même angoisse, même souci de ne pas tricher, même obsession d´être compris dans l´exacte mesure du projet littéraire, le roman d´Emmanuel Adely n´épargne pas son lecteur et à travers lui les conventions apaisantes. C´est une des nombreuses prouesses de ce roman.

Pour survivre, le fils abandonné invente des versions multiples du destin supposé de sa mère car personne ne peut témoigner à la place de la toujours absente : « Je demanderai le nom de l´homme. Je demanderai des faits. Je demanderai des souvenirs. Je demanderai des raisons... j´aurai trouvé Jeanne Valade, je pourrai l´abandonner. » Victime d´un viol, d´un inceste, femme irresponsable ou putain... il recrée Jeanne Valade et, dans son délire, l´incarne jusqu´à s´exprimer furtivement au féminin. Pendant le mois qui précède la date anniversaire, sa quête atteint son paroxysme. Heure après heure, il se remémore les faits divers, les émissions de télévision, les articles de journaux concernant l´abandon et l´adoption des nouveau-nés, se nourrit avec fureur des statistiques. Se débarrasser d´un enfant, dit-il, c´est pire que le tuer.

Jeanne, Jeanne, Jeanne est une longue plainte à l´écho infiniment répété. Le lecteur n´apprend rien sur le narrateur (qui lui-même a un fils, mais n´a aucune curiosité pour son propre géniteur) ni sur la famille d´accueil dont il rejette le rôle. Nous ne savons rien non plus des cinq interlocuteurs qui téléphonent et écoutent inlassablement ce vieil enfant sans enfance qui refuse le passé, n´a plus ni sexe ni pudeur. La tragédie intime élimine tout ce qui nous écarterait de la rencontre imaginaire entre Médée et OEdipe.

D´une écriture obsédante comme la mélopée intarissable du tam-tam, le narrateur avoue qu´au martyre muet d´un enfant amputé de sa mère (et qui ne peut même pas concevoir le paradis perdu) il aurait préféré la mort. Pour cet homme blessé et cruel, l´adoption ne remplace pas l´amour maternel que l´on peut renier, trahir ou anéantir, mais qui est le socle fondateur de tous les amours. Trop personnel pour servir de réquisitoire, le récit fait indirectement l´éloge de la contraception et de l´avortement. Emmanuel Adely s´abandonne au désarroi et affronte un thème tabou chez les écrivains hommes.

Hugo MARSAN - 05/10/2000 - Le Monde


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