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Les sombres feux du passé
(en américain "A Gesture Life")
par Chang-Rae LEE
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Critique André CLAVEL |
Critique Le Monde
Critique Le Point |
Critique Les Inrocks |
Critique L´Express |
Critique Sit´Art Mag
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Et pour mettre en appétit les éventuels lecteurs, voici le quatrième de couverture :
À Bedley Run, petite ville de l'État de New York où il tient depuis trente ans un magasin de matériel médical, le « docteur » Hata mène une existence calme et respectable. Ce discret célibataire a adopté une fillette d'origine coréenne. Quand elle se révolte contre lui et rejette son code de valeurs, le « docteur » Hata est désemparé. II remâche cet échec, ressasse sa vie, jusqu'à laisser émerger le drame enfoui dans sa mémoire.
Lorsqu'il était officier dans l'armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, cinq jeunes Coréennes furent amenées dans leur campement pour servir de « femmes de réconfort » aux soldats. Amoureux de l'une d'elles, il tenta d'accomplir un acte héroïque, et précipita la tragédie.
Tandis que se dénouent les fils de son existence, Hata comprend que sa conduite exemplaire et sa réserve masquaient un profond sentiment de honte. Et qu'il lui faut maintenant affronter les fantômes.
Salué dès sa parution aux États-Unis (en 1999) comme un chef-d'oeuvre, ce livre marque l'arrivée d'un écrivain de premier plan sur la scène internationale.
Chang-rae Lee a trois ans en 1968, quand sa famille quitte Séoul, et la Corée du Sud, pour immigrer aux États-Unis. En 1995, il publie son premier livre, Native Speaker, manifeste d'une littérature enracinée dans l'expérience de l'immigration. Les Sombres Feux du passé « est un livre solitaire, magnifique et tendre » (The New York Times Book Review).
Les sombres feux du passé
Chang-Rae LEE
Editions de l´Olivier, août 2001, 21,34 € (140 FF)
Traduction de l´anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans
362 pages
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Chang-Rae LEE :
Américain d´origine Coréenne, Chang-rae Lee ausculte le passé de son pays d´origine avec Les Sombres feux du passé, roman sur l´échec. Portrait d´un homme hanté.
Fils d´un psychiatre Coréen du Nord, réfugié à Séoul, Chang-rae Lee a trois ans, en 1968, quand sa famille immigre aux Etats-Unis. Après Native Speaker en 1995, Les Sombres Feux du passé, son deuxième roman (le premier à paraître en France) fouille à nouveau le passé de la Corée.
Rien ne semblait pourtant destiner Chang-rae Lee à l´écriture : il commence sa vie professionnelle en tant qu´analyste financier à Wall Street après avoir étudié à l´Université de Yale. Sa vocation d´écrivain ne se révèle qu´à la mort de sa mère. Il s´installe alors en Oregon où il participe à des ateliers d´écriture. Et surtout il rencontre son mentor, le poète Garrett Hongo, auquel Les Sombres feux du passé sont dédiés.
Aujourd´hui Chang-rae Lee réside à Ridgewood. C´est d´ailleurs dans cette coquette bourgade du New Jersey que le personnage principal de son nouveau roman, Hata, un vieux japonais, s´est réfugié au terme de sa carrière d´officier.
Chang-rae Lee est une de ces nouvelles figures de la littérature, qui donne voix à l´expérience des immigrés et s´emploie à construire une nouvelle identité américaine, transnationale.
Delphine Heitz - 31 août 2001 - les Inrocks.com
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André CLAVEL - "Le Temps des Livres" : |
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Chang-Rae Lee enquête sur les «femmes de réconfort»
Pour son roman, qui est à la fois une méditation sur l´intégration et un
témoignage historique, l´écrivain est retourné en Corée et y a interrogé des femmes kidnappées par les Japonais.
Décidément, l´automne a pris les couleurs de la world fiction.
Après Zadie Smith et Kazuo Ishiguro, voici Chang-rae Lee qui, comme eux, nage entre deux eaux, entre deux cultures.
D´un côté, sa Corée natale, qu´il a quittée en 1968, à l´âge de 2 ans.
De l´autre, les Etats-Unis, terre adoptive où il vit et écrit.
Son ouvre ? Deux romans seulement, mais qui lui ont valu de multiples lauriers outre-Atlantique.
Sa mission ? Ajouter sa pierre à cette Babel cosmopolite qu´est la littérature du métissage.
Et parler des émigrés, de l´espoir qui les anime et de l´incurable mélancolie qui les enchaîne à leurs souvenirs.
«Ce qui m´intéresse, explique Chang-rae Lee, c´est le double sentiment de citoyenneté et d´exil, ainsi que l´existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies.»
Les Sombres Feux du passé (titre original: A Gesture Life) est un roman superbe qui, au fil d´un scénario orchestré en crescendo, mêle les lieux et les époques, les vivants et les morts, les décors soft de l´Amérique d´aujourd´hui et le théâtre sanglant d´un Orient livré au chaos, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Nous sommes dans l´Etat de New York, à Bedley Run, petite ville où la middle class somnole paisiblement.
C´est là que vit Franklin Hata. Débarqué du Japon au début des sixties, avec son doux visage sorti d´une estampe, ce septuagénaire a longtemps géré une officine médicale.
Et il a aussi appris à s´adapter. Intégration réussie: coupé Mercedes, considération, maison impeccable, piscine.
Mais derrière les politesses d´usage, Franklin cache une âme blessée.
Solitaire, tourmenté par d´indicibles secrets, il sait que la vie est un long fleuve d´intranquillité.
L´amour ? Ce ne furent, à Bedley Run, qu´occasions ratées et rendez-vous manqués.
La réussite ? Il est trop désabusé pour y croire.
Et puis, il y a les frasques de Sunny, la jeune Asiatique qu´il a adoptée.
Une sauvageonne, qui tourne de plus en plus mal et fricote avec une bande de drogués, entre deux fugues.
Incapable d´être un bon époux, Franklin a aussi échoué dans son rôle de père.
Mais il souffre d´une autre blessure, plus douloureuse encore, qui se terre tout au fond de sa mémoire, là où brûlent «les sombres feux du passé».
Ce passé, c´est celui de la guerre du Pacifique.
Une guerre sanguinaire dans laquelle Franklin fut engagé comme officier de l´armée japonaise, en 1944, au cour de la Birmanie occupée.
De cet enfer, il allait ressortir sonné, à tout jamais détruit.
A cause de la violence, inouïe, aveugle.
Et à cause d´une femme, Kkutaeh, une jeune Coréenne arrachée à sa famille pour servir de chair à soldats dans un baraquement transformé en lupanar, en pleine brousse.
De cette gamine, Franklin était tombé amoureux.
Il l´avait protégée, trahissant les ordres de ses supérieurs, inventant mille prétextes afin qu´elle puisse échapper au viol collectif.
L´honneur contre l´infamie. Avec un dénouement macabre.
Depuis, Franklin n´est plus qu´un somnambule, une ombre égarée dans une Amérique qui ignore ses tourments.
Le final est bouleversant: on verra ce vieux samouraï déchu larguer les amarres, fuir la ville où il paraissait être un homme sans histoires.
«Je ne partirai pas à la rencontre de mon destin ou de ma vérité, prévient-il.
Je ne tenterai pas de chercher un réconfort dans la face d´un créateur.
Je transporterai simplement ma chair, mes os, mon sang, sous un pavillon noir.»
Pour écrire ce roman qui est à la fois une méditation sur l´intégration, un office des ténèbres et un témoignage historique, Chang-rae Lee est retourné en Corée.
Il a interrogé d´anciennes «femmes de réconfort» qui avaient été kidnappées par l´armée japonaise.
Et il s´est mis au travail, racontant leur tragédie dans une prose lancinante, incantatoire, hypnotique comme du Mishima.
Il faut retenir son nom car c´est un écrivain de premier ordre, dans le sillage d´un Michael Ondaatje.
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André CLAVEL - 15/09/2001 - "Le Temps des Livres"
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Le Monde Intéractif : |
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Chang-rae Lee ou les figures grimaçantes du passé
Emigré aux Etats-Unis depuis la guerre, M. Hata a tout de l´homme tranquille. Aimable, discret, sociable, malgré la solitude dans laquelle l´a plongé le départ de sa fille adoptive. Mais vont surgir de douloureuses et terrifiantes réminiscences.
Le XXe siècle avec ses guerres et ses catastrophes, ses pays privilégiés et ses contrées dévastées, aura fait naître une littérature de l´immigration sans précédent.
On connaît bien aujourd´hui celle des juifs de la diaspora, mais on découvre depuis quelques années celles d´autres populations déplacées ou parfois devenues étrangères sur leur propre sol comme les Indiens d´Amérique, avec chaque fois une nouvelle approche des mêmes interrogations : identité, appartenance, retour aux sources, assimilation, intégration, reniement, trahison, culpabilité...
Chang-rae Lee, arrivé à l´âge de trois ans aux Etats-Unis, en 1968, quand sa famille a quitté Séoul, a magnifiquement abordé cette singularité, dans son premier roman, Native Speaker, paru en 1995, et non encore traduit.
A partir du récit du narrateur de son deuxième roman, M. Hata, un Américain d´origine japonaise, ayant plus de soixante-dix ans, installé depuis 1963, dans une petite ville de l´Etat de New York, il dépeint avec une cruauté d´une délicatesse extrême, le souci obsessionnel d´un homme, qui a mené une vie "d´obligations et de politesse", A Gesture Life, comme le dit le titre original, perpétuellement soucieux de faire ce qu´il faut pour "être adopté comme citoyen, collègue ou partenaire".
Un homme qui ne se fâche pratiquement jamais, qui essaye d´être bien avec tout le monde, qui même à sa fille adoptive, Sunny, "demande toujours la permission", un "voisin idéal" qui cherche à "évaluer le niveau exact de réponse que l´on attend" de lui et ne se départit jamais "d´une aimable discrétion", quitte à acquérir une sorte de "transparence physique".
Toujours d´accord en façade, il met fin ainsi à toute tentative de discussion pour ne pas prendre parti, ne pas contrarier, ne pas se retrouver en porte-à-faux, il ne se permet jamais le geste qu´il aurait dû faire, parce qu´il tient à sa réputation mais surtout parce qu´il n´ose pas, parce qu´il craint de bouleverser l´autre.
Sociable, affable, il noue facilement des contacts, mais muré dans sa conduite irréprochable, il est profondément seul.
PEU ROMANTIQUE
Seul, il ne l´a pas toujours été. Dans les années 1970, ayant pourtant dépassé la cinquantaine, il a adopté une petite fille coréenne.
Non sans mal, on ne confie pas facilement un enfant à un homme mûr et célibataire, et il lui a fallu soudoyer l´employée de l´agence qui s´était occupée de l´adoption.
Mais Sunny est partie à l´adolescence, et il est sans nouvelles d´elle, depuis treize ans.
Il avait bien été tenté à une époque par l´idée de lui trouver une mère :
"J´avais essayé de me faire indiquer une femme convenable par d´anciens amis retournés au Japon, m´en remettant à un petit réseau de camarades de guerre pour m´obtenir un contact honorable, mais très peu de Japonaises d´un milieu correct ou aisé étaient désireuses de quitter leur pays, surtout en cette période de boom économique.
Mon seul véritable espoir était de tomber sur une veuve sans enfants, à qui l´adoption d´une petite fille paraîtrait une raison suffisante pour venir aux Etats-Unis, en souhaitant aussi qu´un véritable accord, une authentique intimité s´installe entre nous ; car il ne fallait pas que l´enfant souffre d´une mauvaise entente entre ses parents." Toujours aussi raisonnable et bien peu romantique.
Cette femme, pourtant, il a eu la chance de la rencontrer... c´est elle, bien sûr, qui l´a abordé en premier.
Une Américaine, Mary Burns, veuve, une femme de son âge avec deux grandes filles, enjouée, vive, intelligente, sensible, délicate, bien élevée... d´elle non plus, il n´avait plus de nouvelles quand il a appris un jour qu´elle était malade, puis qu´elle était morte sans qu´il ait été la voir.
Il a vendu son commerce d´appareillage médical qui lui a valu son surnom de "docteur" bien qu´il n´ait jamais été médecin, à un jeune couple et depuis sa retraite, il ne lui reste que sa maison.
Une fort belle maison, dans un style néo-Tudor, spacieuse, avec une vaste pelouse et des massifs de fleurs, qu´il entretient seul et une piscine dallée dans laquelle il nage avec grand plaisir, chaque jour.
Tout cela, le lecteur le sait dès les premiers chapitres, vaguement alarmé par cette apparence trop lisse, alerté par quelques éléments "qui ne collent pas": l´incompréhension entre lui et sa fille, cette histoire d´amour avec Mary Burns qui a tourné court, sans raison apparente.
Il suffira d´un incident - un incendie qu´il a lui-même malencontreusement provoqué - pour déchaîner des forces irrépressibles : les souvenirs sont moins faciles à contrôler qu´un comportement ; ils viennent heurter de plus en plus violemment la retraite de ce vieux monsieur affable et circonspect, surgissant comme la tête du nageur qui refait surface après un plongeon, brisant le miroir d´eau de la piscine.
Comme il l´a fait, un petit matin frais, comme l´a fait Mary Burns, la dernière fois qu´ils se sont parlé.
A DISTANCE OU PRESQUE
Ni son tempérament ni son éducation ne le portent à l´introspection, il ne relate que des faits, sans chercher à les interpréter, incapable d´analyser et encore moins de se remettre en question.
Même avec sa mémoire, il s´évertue à garder ses distances. Mais cela n´est pas possible et petit à petit, sur le même ton qu´il prend pour raconter son petit déjeuner, il dévoile des zones de souffrance, une remarque un peu acide de Mary Burns à propos de Sunny, "On dirait que tu lui es redevable, et ça, je ne parviens pas à le comprendre. Je n´en vois pas la raison.
Tu l´as recueillie. Tu l´as adoptée. Mais tu agis comme un coupable, comme si c´était une créature à qui tu as fait du mal, autrefois, ou que tu as trahie...", une autre bien plus implacable de Sunny elle-même, au plus fort de sa rébellion : "Je n´ai pas besoin de toi.
Je n´ai jamais eu besoin de toi. Je ne sais pas pourquoi, c´est toi qui avais besoin de moi. Mais ça n´a jamais été vrai dans l´autre sens."
Et c´est du milieu de la guerre que va surgir par bribes le récit refoulé depuis si longtemps : l´arrivée de cinq jeunes Coréennes - des "femmes de réconfort" - battues, violées, contraintes à se prostituer, dans le camp militaire où il était affecté comme officier de l´armée japonaise.
Installées dans des sortes de compartiments, sans fenêtre, avec au milieu une planche "faite pour qu´on s´y allonge sur le dos, les jambes écartées, en prenant appui sur les pieds ; elle était étroite à un bout, s´élargissait là où devaient se poser les épaules, puis se rétrécissait au niveau de la tête.
C´est dans cette position que les filles devaient recevoir les hommes". Le lieutenant Kurohata - comme il s´appelait encore - était chargé de "vérifier qu´elles restaient en état d´accomplir leur devoir avec les hommes du camp".
Maladroit, ingénu, absurde, empêtré entre ses sentiments pour l´une d´entre elles et la rigidité militaire, la sienne et celle des officiers japonais, il s´égarera dans cette abomination, mais ni le temps ni l´espace n´auront effacé sa stupidité, sa culpabilité particulière ni sa honte.
Il lui faudra arracher le masque, perdre cette face impassible, pour se libérer enfin des sombres feux du passé.
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Martine SILBER - 31/08/2001 - Le Monde Intéractif
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Le Point : |
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Feux en automne
Roman Un vieil homme se souvient : ce récit d´un Américain né en Corée a bouleversé l´Amérique.
Le bon docteur Hata est américain, d´origine japonaise. Il a 70 ans et a fait de l´argent en vendant des appareils médicaux dans une douce contrée. Il a une belle maison et entretient avec ses concitoyens des rapports familiers. Mais voilà. Il n´est pas bon, pas docteur. Ses origines sont coréennes, il ne s´appelle pas Hata, mais a été adopté. Et il a toujours 20 ans, l´âge auquel, comme aide médical dans un camp en Birmanie, il triait les prostituées servant aux militaires japonais. Coréennes, elles aussi, on les appelait « filles de réconfort ».
Depuis lors, il s´efforce de faire le bien d´autrui, surtout des femmes, et veut oublier cette horreur ancienne. Mais le passé se venge : un jour, un incendie se déclare dans la pièce où il brûlait de vieux papiers. Un mal secret poigne son être entier lorsqu´il s´autorise à penser, à sentir, à se souvenir. Cet homme enfin si établi s´aperçoit soudain qu´il n´est pas chez lui. Qu´il n´y sera jamais. Nulle part. Ses rapports avec les autres sont pris dans des souvenirs de crimes et de violences. Sa vie, toute sa vie, saisons et bordels, piscines et cellules, commence à basculer autour de quelques images et du souvenir de Klutaeh, jeune vierge qu´il a aimée au camp. A en mourir. En fait, jusqu´à ce qu´elle meure de cet amour.
La trame du destin est toujours tissée de signes inaperçus et inconscients, mais dont les effets sont implacables. Parmi ces signes, les noms. Klutaeh signifie « le fond », « la dernière », et Hata évoque un drapeau noir. Tout dans ce roman obéit à la répétition. Sous les couleurs d´une vie à son automne, le vieil homme croit revoir, mêlés aux reflets d´ardoise de sa piscine, « les sombres feux du passé ». Calme incomparable d´une vie lente, charme impensable de l´horreur toujours renaissante, les souvenirs et les fantasmes ne se distinguent plus. La réalité semble une mise en scène des rêves. Chaque chose est la réplique d´une chose perdue. Chaque être semble l´ombre d´un autre : Sunny, la fille, adoptée elle aussi, et coréenne, perçoit qu´elle n´est que la réincarnation de la fille de sang et de sexe que Hata n´a pu sauver. Chaque situation est le décalque d´une plus ancienne : opérations du coeur, amante ou amie mourant brutalement, femme enceinte et avortement, rapports sexuels violents entrevus malgré soi, accident du petit-fils au fond de l´eau après que le grand-père a envisagé de se noyer...
Ce roman d´une beauté glaçante retrace la découverte par un homme de ce qu´il ne voulait pas être. La vie n´a qu´un secret : « Chacun veut avoir sa place dans l´ordre des choses. » La place du docteur Hata est introuvable dans la géographie des exils et des retours. Elle n´est pas en Amérique, ni en Birmanie, ni en Corée, ni au Japon. Elle est dans le temps, dans l´instant funèbre où se sont confondues la jouissance et la mort au fond des yeux d´une femme
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Michel SCHNEIDER - 07/09/2001 - Le Point
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Les Inrocks.com : |
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Dans son deuxième roman, Les Sombres Feux du passé, Chang-rae Lee semble d´abord se pencher sur le destin des esclaves sexuelles, recrutées dans la Corée colonisée pendant la guerre du Pacifique pour servir les troupes impériales.
Ce qui aurait même pu constituer le thème majeur du livre si l´angle n´avait pas changé en cours de route.
Après plusieurs années d´écriture centrée sur ces prostituées involontaires, l´auteur a finalement inversé la perspective et choisi le point de vue du bourreau : celui d´un ancien officier de santé japonais, Hata, immigré depuis trente ans dans une banlieue américaine cossue, et qui y mène une vie apparemment sans heurt ni passion.
Mais la surface lisse de cette existence tranquille se fissure lorqu´il met accidentellement le feu à son salon.
Cet évènement produit une déviation dans la narration. De médecin, le personnage se retrouve dans la position du patient, un affaiblissement qui appelle avec lui tous les revers de fortune passés, et jusqu´ici soigneusement dissimulés.
L´un concerne sa fille adoptive, une jeune Coréenne, l´autre a trait à son expérience militaire dans un camp japonais pendant la guerre.
Le titre français (A Gesture Life, en anglais) est trompeur. Le roman a peu de choses à voir avec le passé, sinon quand ses feux menacent d´embraser les étendues vides et glacées d´une existence virtuelle ou quand les profondeurs agitées du désir viennent rider la surface plane de la sociabilité.
Et ce conflit psychique – aimer ou se rendre aimable – n´a pas fini d´être le leimotiv romanesque de Chang-rae Lee.
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Béatrice PIRE - 28/08/2001 - les Inrocks.com
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L´Express : |
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L´exil est un roman
Les Sombres Feux du passé, subtile réflexion d´un Coréen installé aux Etats-Unis sur son propre itinéraire. Une révélation
La littérature anglo-saxonne est remplie de migrateurs qui, sous la bannière de la world fiction, nagent entre deux eaux, entre deux cultures, entre deux langues.
Nés en Inde ou aux Antilles, en Afrique ou au Japon, ils vivent en Grande-Bretagne, au Canada, aux Etats-Unis.
Ils s´appellent V. S. Naipaul, Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Michael Ondaatje.
Tous orphelins de leur terre natale.
Tous merveilleusement réenracinés dans leur patrie d´adoption, qu´ils irriguent d´une encre épicée, bouillonnante de magie et d´exotisme.
Parmi ces contrebandiers de l´imaginaire, une nouvelle recrue à l´accent de Séoul, Chang-rae Lee. Il avait 3 ans lorsque sa famille quitta la Corée du Sud, en 1968, pour se réfugier aux Etats-Unis.
«Nous sommes arrivés comme le font la plupart des émigrés, raconte-t-il. Mon père, un médecin reconverti dans la psychiatrie, est parti le premier et je l´ai rejoint un an plus tard, avec ma mère et ma sœur.»
Pittsburgh, Manhattan, le comté de Westchester: le jeune Chang-rae découvre l´Amérique au hasard des déménagements, apprend l´anglais, s´inscrit à Yale, travaille quelques mois comme analyste financier à Wall Street.
Et passe soudain des chiffres aux lettres, en 1995, pour signer un premier roman pas encore traduit en français, Native Speaker.
On l´encense aussitôt aux Etats-Unis, où Chang-rae Lee - maintenant installé dans le New Jersey - est devenu l´une des figures emblématiques de la littérature d´émigration.
Sa mission? «Analyser ce double sentiment de citoyenneté et d´exil, mettre en scène l´existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies.»
Une lumière crépusculaire palpite tout au long des Sombres Feux du passé, un roman superbe qui est à la fois une réflexion sur l´intégration et une plongée dans les gouffres de la mémoire.
Avec, d´un côté, les décors soft de l´Amérique d´aujourd´hui et, de l´autre, le funeste théâtre d´un Orient maculé de violence, à l´époque de la Seconde Guerre mondiale.
Nous sommes dans l´Etat de New York, à Bedley Run, une ville somnolente où Franklin Hata gère un magasin de matériel médical.
Débarqué de son Japon natal au début des sixties, il semble s´être parfaitement adapté aux mœurs de la middle class: politesses d´usage, coupé Mercedes, maison cossue.
Et pourtant, ce septuagénaire solitaire, secret et mélancolique est un homme blessé. Parce que Sunny, la petite Asiatique qu´il a adoptée, tourne de plus en plus mal.
Et parce que, sous les eaux dormantes du présent, dans l´enfer de sa mémoire, brûlent les «sombres feux» d´un passé cauchemardesque.
A cause de cette terrible guerre du Pacifique où, en 1944, dans la Birmanie occupée, il servit comme officier de l´armée japonaise.
Et à cause d´une femme, Kkutaeh, une jeune Coréenne arrachée à sa famille pour assouvir la libido des troupes dans un baraquement transformé en lupanar, sous la mitraille ennemie.
De cette gamine Franklin Hata était tombé amoureux. Il l´avait protégée quelques jours, afin qu´elle échappe à l´infamie. Et ça s´était terminé en bain de sang.
Depuis, il n´est plus qu´une ombre. Un voyageur sans bagages dans une Amérique qui ignore ses tourments. Ils sont là, obsédants, pesants, tel un linceul de tristesse.
Jusqu´à ce que Franklin Hata décide de quitter sa ville d´adoption et de larguer les amarres, naviguant vers nulle part «sous un pavillon noir».
Confession d´un homme qui n´en finit pas de négocier avec les spectres de son passé, ce roman est un diamant taillé dans le vif de la douleur et de l´émotion.
Scénario impeccable. Prose lancinante, cadencée, envoûtante comme du Mishima. Chang-rae Lee: une révélation.
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André CLAVEL - 06/09/2001 - L´Express
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Sit´Art Mag : |
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Le docteur Hata vit une retraite paisible et ordonnée dans la petite ville de Bedley Run, dans l´état de New-York.
Rien dans son existence routinière ou dans son allure de citoyen respectable ne semble trahir "les sombres feux" d´un passé tragique.
Et pourtant, tandis qu´il se remémore comment il a perdu de vue sa fille unique Sunny, une jeune coréenne adoptée à l´âge de six ans,
une adolescente difficile et distante, d´autres souvenirs font surface, nourris par la vision d´un visage apeuré :
celui d´une autre jeune coréenne rencontrée des années auparavant, alors qu´en tant qu´officier médical dans l´armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale,
il était cantonné dans un sinistre campement en Birmanie.
Un camp oublié de tous, même de l´ennemi, peuplé de soldats crasseux et désoeuvrés, qui attendaient avec impatience quelques volontaires bien particulières :
des "femmes de réconfort", chargées de soulager les troupes de l´empereur, participant à leur façon à l´effort de guerre.
Le jeune officier Hata ne sait que penser du sort qui est réservé à ces jeunes filles et observe certains de ses camarades se comporter de façon étrange ; et il est bien loin de se douter qu´une des filles lui demandera bientôt de l´aide...
A la lumière d´un présent morose mais rassurant et d´une vie solitaire et quasi monacale, alors que ses perceptions présentes semblent s´émousser, c´est un Hata vieillissant qui tente de rassembler ses quelques souvenirs appartenant à un autre monde, à la manière lucide des gens âgés.
Peu à peu, les fantômes renaissent et envahissent l´esprit du vénérable docteur qui doit pourtant affronter le retour dans sa vie d´une Sunny assagie, enfin capable d´éprouver de la compassion envers ce vieil homme qu´elle n´a jamais pu adopter vraiment.
Le passage constant d´une époque à l´autre n´altère en rien la fluidité d´un récit harmonieux et poignant et la confession pudique et pleine de surprises de cet homme exilé volontaire,
croyant posséder un nom prédestiné ("kuhohata" désignant le drapeau noir, "la bannière qu´on plaçait autrefois à l´entrée des villages frappés d´épidémie") est aussi très troublante ;
en effet, rien ne nous est révélé complètement ou simultanément, tout comme Hata n´a jamais rien livré de son passé à ses concitoyens, qui auraient bien du mal à l´imaginer en officier dédié corps et âme à un exotique empereur asiatique.
On admire surtout le talent de Chang-rae Lee, américain mais coréen d´origine, qui a su donner vie à un personnage que ses parents auraient peut-être haï et à restituer une pensée et un mode de raisonnement typiquement japonais, sans jamais donner l´impression qu´il dénonce ou prend une revanche posthume.
Au contraire, Chang-rae Lee s´intéresse à l´humain et non aux nations : "Ce n´est pas un personnage qu´on est prêt à aimer et admirer.
Et pourtant, la vérité, bien sûr, c´est que beaucoup de ces hommes ont survécu et ont mené une existence normale.
Mais alors, quel sens pouvait bien avoir leur existence ?
J´ai eu envie d´explorer la conscience de l´un d´eux, de lui prêter une vie possible, de comprendre comment il avait pu la construire, et comment son passé avait décidé de son avenir."
L´auteur parvient constamment à mettre en relief l´humanité d´un homme ambigu et peu enclin à l´action, une humanité que rejette violemment le terrifiant capitaine Ono, craint et détesté : "Vous, lieutenant, vous vous imposez trop d´obligations, vous avez trop de scrupules généreux.
Et ainsi, d´une certaine manière, vous échouez toujours. Vous décevrez toujours un homme comme moi." C´est ce déni d´humanité que Chang-rae Lee condamne de façon admirable.
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