Ae-ja

Ae-Ja, 19 ans, est arrivée en France à l´âge de 8 ans avec sa petite soeur. Chose rare, c´est sa famille coréenne qui l´a retrouvée. Lorsqu´elle est retournée en Corée l´année dernière, elle a redécouvert cette famille qu´elle avait quittée onze auparavant.

Me voilà débarquée en Corée, tout simplement pour un retour aux sources !

J´étais sûre que j´y retournerais un jour, car jamais une journée ne passait sans que je ne pense au moins quelques secondes à ma famille « naturelle ». Trop de souvenirs étaient présents, étaient restés gravés en moi… parfois lourds à porter…

Un des phénomènes-déclics qui m´a amenée au pays natal a été ce fameux appel du 18 juin 1994, un appel qui s´adressait à ma soeur et à moi. 18 juin 1994 : un grand jour dans mon histoire. C´est une histoire très longue et très complexe, que moi-même je ne cerne pas encore très bien. Mais tout cela n´est pas important. L´essentiel réside dans la retrouvaille avec ma famille, cette retrouvaille que j´espérais tant !

Cependant dans ma tête, j´avais imaginé que ce serait autrement, que ce serait moi, bien moi, qui ferais les démarches, qui aurais finalement peut-être retrouvé ma famille.

Le fait que cela se soit passé dans le sens inverse m´a fait déborder de joie, a été un véritable cadeau-surprise, un présent qui a illuminé ma vie, presque un rêve. J´avais l´impression de vivre un conte de fée.

Cet acte venant de la propre initiative de ma famille m´a en somme rassurée, si je peux dire. C´était une preuve que elle non plus ne m´avait jamais oubliée.

Après cet appel ont suivi les échanges de photos, les cadeaux… Tout est allé très vite, peut-être même trop vite…

Les premières personnes que j´ai revues étaient ma grande soeur Jeong-Ja et mon grand frère Jae-Jin qui habitent Séoul Comme je ne parle pas coréen, heureusement que Léa et Gina, qui sont devenues de très bonnes amies, étaient présentes.

J´étais heureuse de les revoir, plus particulièrement Jeong-Ja car elle s´était occupée de moi, comme moi je l´ai fait pour ma petite soeur Pun-Ja. Elle était comme une mère, étant donné que nous étions cinq enfants.

C´est Jeong-Ja que j´ai vue le plus, parce qu´à ce moment-là, elle était au chômage, donc j´ai mieux appris à la re-connaître.

Vers la fin de mon petit séjour de deux semaines, j´ai passé deux jours chez mes frère et soeur. Nous étions seuls sans la présence de Léa et de Gina. J´ai eu la sensation de n´avoir jamais été séparée d´eux. Nous nous sommes entendus à merveille. La langue à ce moment-là n´a pas été un obstacle. Nos sentiments passaient à travers un sourire, un regard, un geste…

La deuxième grande rencontre a eu lieu à Kyongju. C´est peut-être aussi la plus importante : ma mère.

Ma mère, je l´ai tout de suite reconnue. Elle n´avait pas du tout changé. Son histoire est révélatrice de la condition féminine, de la société, des coutumes coréennes.

Nous avons échangé nos souvenirs. Elle m´a un peu parlé de mon père, décédé après une longue souffrance lorsque je devais avoir six/sept ans. Il était l´aîné de sept enfants. Mes parents ont fait un mariage d´amour, donc sans le consentement de mes grands-parents. Ma grand-mère paternelle en a ainsi toujours voulu à ma mère de lui avoir volé son fils aîné. Et cette « faute grave », ma mère l´a payée très cher, trop cher.

Elle était étonnée que mes souvenirs remontent aussi loin. Mon premier souvenir est une scène de puits. J´étais bébé et ne savais pas encore marcher. Ma mère puisait de l´eau, après m´avoir attachée sur son dos. Elle s´était penchée, tellement penchée que j´ai eu la « peur de ma vie »…

Elle a ri lorsque je lui racontai l´histoire de mon petit frère Sam-Jin, « trouvé sous un pont ». Elle m´avait dit ceci comme les Occidentaux disent « les filles naissent dans les roses et les garçons dans les choux »…

Tout au long de cette petite entrevue, j´avais face à moi le reflet de ma propre souffrance ; parce qu´en fin de compte, nous avons vécu beaucoup de choses ensemble, notamment, l´« agonie » de mon père.

C´est avec beaucoup de regrets que j´ai quitté ma mère. Etait-ce la dernière fois que je la revoyais ?

Et puis, j´ai repris mon chemin pour rejoindre mon village natal Donghae. Quel contraste entre la « masure » où j´ai vécu après l´incendie de la maison et la ville devenue absolument méconnaissable ! La maison était restée exactement comme dans ma mémoire. Ma grand-mère paternelle y habitait encore. J´ai pu la voir avec un regard d´adulte, avec le visage de souffrance de ma mère. Je l´avoue : elle était une grand-mère formidable. Mais je ne pourrais pas dire cela de son rôle de belle mère. Apprendre la vérité est parfois dur. La vérité a détruit en moi l´image jusqu´alors intact de cette grand-mère.

Ma dernière étape a été Kangnung. C´est là que se trouvait mon orphelinat. D´ailleurs je ne sais pas s´il existe encore. C´est aussi la ville où habite un de mes oncles paternels, le deuxième de la famille, qui s´est donc retrouvé être l´aîné après le décès de mon père.

Sa ressemblance avec mon père était frappante. Peut-être est-ce pour cette raison que j´ai complètement oublié que j´avais habité chez lui et ma tante avec mes quatre cousins ?

A travers chaque situation, j´ai réappris à comprendre la mentalité coréenne, la société.

Ce qui m´a particulièrement marqué, c´est la générosité de ma famille, sa chaleur, sa gentillesse…

Cela a été une expérience inoubliable.

C´est donc avec beaucoup de regrets, de tristesse que j´ai quitté le pays. Une tante, mon cousin, Jae-Jin, Jeong-Ja, Gina et Léa m´accompagnaient à l´aéroport. J´avais la sensation qu´on m´arrachait une deuxième fois à mon pays. La Corée se moquait de moi, mais moi, je tenais, je tiens toujours à elle.

Cet événement a renforcé en moi le projet de réapprendre ma langue maternelle. C´est ce que je fais actuellement. Lorsque je suis arrivée en France, je savais la lire, l´écrire et bien sûr la parler. Mais finalement, aucun souvenir ne revient. Ainsi, je me rends compte que c´est important, que c´est une chance de garder sa langue maternelle. Il m´est difficile d´accepter sa perte. Heureusement que ma motivation est là : apprendre afin de communiquer avec ma famille !

Cependant je tiens à vous signaler l´erreur que j´ai faite. Je suis retournée au pays avec ma mère adoptive. Cela a été difficile pour nous deux, car chacun a son orgueil. Ne m´entendant pas à merveille avec elle, cette situation a encore plus dégradé nos relations. J´étais mûre pour revoir ma famille, mais pas en sa compagnie.

Ae-ja

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.
L’Archer vise la cible sur le chemin de l’Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l’Archer vise la joie.
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime également l’arc qui est stable.

(Khalil Gibran)