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Il était une fois un Ministre de France à Pékin qui affichait le plus grand mépris pour tout ce qui bougeait au Sud de Marseille. Or, voici qu´aux alentours de 1866, un certain Kojong, qui se prétendait roi de Corée, l´irrita parce qu´il avait martyrisé quelques missionnaires français qui, en toute illégalité, s´efforçaient avec succès d´évangéliser son peuple. C´était l´occasion rêvée pour accrocher au cocotier impérial (nous étions à l´époque de Napoléon III) une nouvelle colonie : la Corée. Aussitôt cogité, aussitôt expédié. Il prit sa plus belle plume et écrivit au souverain du Pays du Matin Calme la missive suivante : « Le gouvernement de Sa Majesté ne peut laisser impuni un aussi sanglant outrage. Le jour où le roi de Corée a porté le main sur nos malheureux compatriotes a été le dernier de son règne... Dans quelques jours, nos forces militaires vont marcher à la conquête de la Corée et l´empereur, mon auguste souverain, a seul aujourd´hui le droit et le pouvoir de disposer suivant son bon plaisir du pays et du trône vacant ».
Et ils marchèrent, nos bras vengeurs, sur la côte de Kanghwado, une grosse île située à l´embouchure du fleuve Han et qui était, comme on disait à l´époque, « le principal boulevard de Séoul », c´est-à-dire un ouvrage de défense, en l´occurrence naturel, de la capitale. Cela se passait le 13 octobre 1866. Que rencontrèrent-ils ? Le vide. Des agglomérations sans âme qui vive, des bâtiment officiels déserts, des forteresses évacuées. Et nos braves marins et marsouins qui s´étaient déjà fait les dents en Indochine en « cassant de l´annamite » étaient persuadés que la conquête de la Corée ne serait qu´une promenade militaire. Pour se mettre en condition, ils organisèrent des « excursions pour se distraire », firent main basse sur les vivres, les vêtements, les lingots d´argent. Et les livres. En effet, l´île de Kanghwa qui avait servi de refuge à la Cour au temps de l´invasion mongole, était considérée comme un lieu sûr par les souverains coréens qui y avaient entreposé à partir de 1678 des archives très importantes. Cette dernière « prise de guerre » comprenant 297 volumes manuscrits et 45 volumes imprimés fut ramenée en France en 1867 et déposée à la Bibliothèque Impériale devenue de nos jours la Bibliothèque Nationale. Telle est l´origine du petit nuage noir qui continue d´obscurcir les relations entre la France et la Corée.
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Mais revenons à nos marins. Ils s´ennuient : « il n´y a pas d´ennemi ». L´ennemi est là pourtant, mais les Coréens, avec un art de la guerre consommé, ont fait volontairement le vide pour observer l´adversaire afin de mieux lui tendre un piège. Ce piège s´appelle Cheondeungsa, un temple fortifié où se concentrent par petits groupes les unités coréennes. Quand l´amiral Roze qui commandait le corps expéditionnaire français apprend la nouvelle, il s´exclame : « Ce sera une belle petite expédition ! ». Et une belle petite expédition ce fut. Le lendemain, 160 soldats français partent, non pas la fleur au fusil, mais la main au panier à provisions. On est si sûr d´être les meilleurs qu´on a décidé de faire deux choses au lieu d´une : attaquer « la pagode » et pique-niquer. On décida d´attaquer d´abord pour pouvoir ensuite déjeuner à l´aise : « on sera mieux dans la pagode », c´était l´évidence même. Pressés d´étendre les tables sur l´herbe, les Français s´avancèrent et « on négligea de prendre les précautions et les dispositions stratégiques requises en une telle circonstance ». Très rapidement, la partie de campagne se transforma en embuscade meurtrière, car, derrière les créneaux, se tenaient de redoutables chasseurs de tigres coréens qui n´avaient pas froid aux yeux. Résultat des courses : les Français s´enfuirent en emportant trois morts et trente-six blessés. L´amiral Roze ordonna, à la stupéfaction générale, le départ immédiat du corps expéditionnaire.
En route vers leur lieu d´embarquement, les soldats défilèrent la tête basse devant la cloche de bronze qui n´irait jamais enrichir les collections des Invalides et les navires français s´éloignèrent comme des voleurs dans le crépuscule. De nos jours, une stèle commémore cet événement et les Coréens du dimanche regardent avec indulgence le « nez occidental » qui déchiffre laborieusement les caractères et prend des photos. Et si on avoue, d´un air gêné, qu´on est Français, ils se mettent à rire, non pas pour se moquer de vous, mais pour vous mettre à l´aise, car en Corée, malgré les envahisseurs, les colonisateurs, les prospecteurs... et les trouble-fête de toute sorte, on sait rester accueillant.
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André Fabre
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M. André Fabre, spécialiste de la Corée, est professeur à l´Inalco. Il est l´auteur, entre autres, de La grande histoire de la Corée, publié chez Favre en 1988.
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